Commémoration de La Simone (25 novembre) : rappel des faits - Pertuisien.fr, la vie à Pertuis (84)


Commémoration de La Simone (25 novembre) : rappel des faits





Pertuis - 25 novembre 1944 : explosion au Château de La Simone (Michèle BITTON)



Commémoration de La Simone : rappel historique de Jean-Jacques DIAS

Interview de Raymond AUBRAC, décédé le 11 avril 2012 :



Raymond Aubrac, les livres qui vous entourent en témoignent : les travaux consacrés à la seconde guerre mondiale continuent de paraître en très grand nombre. Croyez-vous qu’il reste encore beaucoup à apprendre sur cette période ?

Il y a deux semestres singuliers dans ma vie : celui qui commence en juin 1940 et celui qui commence en juin 1944. Le premier est connu jour après jour. Le second est bourré d’événements militaires et politiques tout aussi nombreux, mais il est beaucoup moins bien compris, et ce pour une raison toute simple : la France était à l’époque complètement disloquée, bien plus encore qu’elle ne l’était quatre ans plus tôt. Il y avait de Gaulle, certes, mais ce n’était qu’une parole, et pas une action. Il y avait un gouvernement, bien sûr, mais il ne gouvernait pas. Si bien que j’attends l’historien qui, à partir de l’immense masse de documents monographiques existant, expliquera comment la France est sortie de ce chaos.

La mémoire de cette époque, marquée par l’épuration, reste douloureuse. Vous étiez alors commissaire de la République à Marseille, d’août 1944 à janvier 1945. C’est une période dont vous dites avoir conservé des "cauchemars", et pour laquelle vous avez étéattaqué, certains vous reprochant d’avoir pratiqué une épuration trop sévère…

C’est une période affreuse, où il fallait faire des choix très difficiles. Voici un exemple, qui date de novembre1944. Je suis dans le bureau d’Adrien Tixier, alors ministre de l’intérieur, quand le préfet du Vaucluse appelle : une explosion vient de faire 25 morts dans un cantonnement de FFI [Forces françaises de l’intérieur] au château de La Simone, à Pertuis, au bord de la Durance.

Il nous apprend que les gens du pays ont arrêté 25 personnes et ont décidé de les exécuter au moment de l’enterrement des jeunes FFI, ce qui était naturellement inacceptable. Que faire ? Je suis immédiatement parti en voiture et, une fois sur place, j’ai demandé à Tixier que le canton de Pertuis soit déclaré en état de siège afin de pouvoir, en tant que commissaire de la République, disposer de tous les pouvoirs. Cela n’était pas possible : l’état de siège ne peut être déclaré qu’en conseil des ministres et celui-ci ne pouvait se réunir, car le général de Gaulle était envoyage à Moscou…

Que s’est-il passé ?

Je me suis débrouillé comme j’ai pu. A mon arrivée à Pertuis, vers 2 heures du matin, j’ai été arrêté par un barrage de femmes habillées en noir et armées de mitraillettes et de grenades.

Quelques-unes étaient les mères des jeunes FFI morts dans l’explosion.

Elles m’ont finalement laissé accéder à la mairie. Là, dans le bureau du maire, il y avait trente personnes et, sous le plancher, à la cave, les otages. L’atmosphère était très tendue. Nous sommes d’abord allés nous recueillir sur les lieux. Puis, comme tous étaient convaincus que les FFI avaient été victimes d’un attentat et non d’une explosion, je leur ai proposé la chose suivante : nous transportons les otages à Avignon pour que les magistrats puissent travailler ; je fais venir à Pertuis le chef de la Milice du Vaucluse, arrêté quelques jours plus tôt ; je crée une branche de la cour de justice et vous rendrez justice vous-mêmes.

Un gars s’est alors levé et a dit : "Le commissaire de la République nous roule dans la farine : comme il dispose du droit de grâce, le type va s’en sortir même si nous le condamnons à mort." J’ai dû m’engager à refuser la grâce d’un homme qui n’était pas encore traduit devant un tribunal qui n’existait pas encore ! Je suis allé à Avignon, j’ai dû exiger qu’on transporte le prisonnier… Quelques heures après, je reçois un coup de fil. J’apprends que le tribunal s’est réuni, que le type a été condamné à mort et qu’il a signé un recours en grâce. On me demande ce que je décide. Je refuse la grâce.

Trois jours après, François de Menthon, alors Garde des sceaux, est venu à la demande du gouvernement enquêter sur l’affaire du château de La Simone. A son retour, il m’a dit : "Tu as fait la plus extraordinaire collection d’infractions au code pénal qu’on puisse imaginer. Mais tu as réussi à sauver les otages."

Vous aviez alors 30 ans…

Oui, 30 ans seulement. J’avoue que j’ai du mal à le croire.

Avez-vous des regrets ?

Bien sûr. Plus que des regrets, même. Par exemple quand je repense à la "solution finale", qui éveille chez moi un grand sentiment de culpabilité. Mes parents habitaient Dijon. J’ai pu les persuader de venir à Lyon et d’accepter des faux papiers, mais je n’ai jamais pu les décider à partir en Suisse. Ma mère était tentée, mais mon père, paradoxe de l’époque, faisait encore confiance au maréchal Pétain. Je m’en veux de ne pas avoir su les convaincre de partir. Ils ont été dénoncés par la Milice puis assassinés à Auschwitz.

Et de quoi êtes-vous le plus fier ?

Du choix de ma compagne. Je dois dire que c’était bien joué. La réciproque est vraie, je crois que Lucie en convenait. Dans la vie, vous savez, il n’y a que trois ou quatre choix fondamentaux à faire. Tout le reste est affaire de hasard.

Propos recueillis par Philippe Dagen et Thomas Wieder - Le Monde.fr, 2011



Date de publication ou de dernière modification : le 23-11-2013 à 23h - Page consultée 1904 fois

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